St Joseph à travers les siècles : un article du Père Ignace Carton S.J (Promotion 1938)

Né en 1920, Ancien de St-Jo, le Père Ignace Carton S.J y a effectué sa communion solennelle le 14 mai 1931. Il y a été également professeur, ainsi qu’au collège Saint-Joseph de Reims. Il est décédé en 2000.

Il s’agit ici d’un article rédigé à l’occasion des fêtes du 75ème anniversaire du Collège, non daté mais probablement en 1951.

Saint-Joseph a fêté cette année ses 75 ans. Peut-être serait-ce l’occasion de jeter un coup d’œil rétrospectif sur ces années passées, et même de rechercher quels furent dans l’histoire les ancêtres de notre cher collège.

Le premier collège des Jésuites à Lille : 1592

L’an 1587, Mgr Jean Vendeville, évêque de Tournai, visitait son diocèse dont faisait partie la ville de Lille. « Frappé, dit une chronique du temps, du peu de soins qu’on prenait de la jeunesse, du manque absolu de scrupules chez les commerçants, de la pénurie de prêtres capables de bien administrer les sacrements, il sollicita instamment du Magistrat une rente annuelle qui permit l’établissement à Lille de quelques Pères de la Compagnie. » La Ville étant alors passablement endettée, le Magistrat ne put satisfaire immédiatement à la demande. Néanmoins, les supérieurs de la Compagnie détachèrent du Collège de Douai le P. Hangouart et de celui de Tournai le P. Boucher, en vue de prêcher cette année le carême à Sainte-Catherine.

Après leur départ, Mgr Vendeville s’en fut à Rome renouveler ses instances auprès du P. Général. Il obtint pour la ville de Lille 5 jésuites qui s’installèrent dans l’ancienne maison du P. Hangouart pour y ouvrir leur première résidence.

Un peu plus tard, quelques amis des Pères, persistant dans leur désir de voir s’ouvrir un collège de la Compagnie, allèrent trouver tous les curés de la ville qu’ils gagnèrent facilement à leur dessein. En effet les curés se rendaient le lendemain en corps chez le Magistrat et lui représentaient à quel point la jeunesse de la ville était mal éduquée, que la fondation d’un collège s’imposait, que d’ailleurs elle ne serait pas si difficile à réaliser puisque des dons importants étaient déjà promis. Ebranlé par ces démarches, le Magistrat obtint le 15 mai 1592 du Père Provincial de Belgique l’ouverture d’un nouveau collège. Il comprenait 3 classes de grammaire, une d’Humanité, une de rhétorique. La Ville offrait une maison assez vaste, à l’emplacement actuel du numéro 80 de la rue de Paris, avec une sortie rue du Sec-Arembault et une autre rue de Tournai. L’hôtel des d’Hangouart (sis au coin de la rue des Jardins et de la rue Saint-Jacques) ouvrait lui aussi ses portes aux futurs élèves.

Le collège de la rue de Paris

Vingt Pères furent appelés à Lille et, dès octobre 1592, le collège s’ouvrit, à la joie de toute la cité. De jeunes enfants, qui déjà s’étaient groupés autour des Pères, représentèrent un petit drame scénique et remportèrent un vif succès. Un mois après l’inauguration du collège, dans la halle échevinale, les élèves jouaient, devant les magistrats de la Ville, une comédie avec intermèdes musicaux.

Dès l’année suivante 1593, le collège acheta une maison voisine dont la grande salle était assez vaste pour être transformée en chapelle publique. L’affluence y était telle que chaque dimanche, on comptait de 500 à 600 fidèles et que l’on distribuait aux fêtes solennelles jusqu’à 1.400 communions.

1610 – Inauguration d’un nouveau collège

Malgré les agrandissements successifs, les locaux de la rue de Paris se révélèrent bientôt trop étroits. Le Sénat de la Ville décida la construction d’un bâtiment beaucoup plus vaste et mieux adapté aux besoins scolaires. Occupant un terrain de l’ancien fief de Beaufremez, le nouveau collège serait, à l’ouest, adossé aux remparts de la ville. A l’est, il s’ouvrirait par trois entrées bien distinctes sur une rue nouvellement tracée (la rue actuelle de l’hôpital militaire) ; la porte centrale donnerait accès dans le collège ; celle de droite, dans l’église ; à gauche on pénétrerait dans la cour des classes. Près du rempart, de grands jardins et les communs : brasserie, bûcher, four à pain, celliers à bière. Donnant sur le jardin et sur la rue, une « maison extérieure » destinée aux retraitants et aux malades à isoler.

Le 3ème dimanche d’octobre de l’an 1610, l’Evêque de Tournai consacra, au milieu d’un nombreux clergé, l’église et les autels, cérémonie qui dura de cinq heures du matin jusqu’à dix heures. En des pompes très solennelles, la chapelle fut dédiée à la Mère de Dieu qui jusque là ne possédait pas de sanctuaire dans notre cité.

On pouvait dès lors inaugurer le nouveau collège. « D’un commun accord, on résolut d’y convier toutes les congrégations religieuses de la ville. Mieux encore, le Magistrat fit ordonner par le crieur public à travers les places que, sur tout le parcours du futur collège, l’on eût à nettoyer les rues et à décorer les maisons ». Tous les « membres du magistrat », cierges en mains, et en corps, précéderaient le Saint-Sacrement.

Malgré un temps menaçant, la cérémonie se déroula dans un ordre parfait. Huit prêtres revêtus d’ornements sacerdotaux rouge et or, portaient sur leurs épaules des reliquaires, spectacle tout nouveau pour la foule. Les premiers gentilhommes de la noblesse du pays entouraient le Saint-Sacrement ; « le comte d’Annapes, gouverneur de la Ville, deux chefs d’abbayes, le Prévot de Saint-Pierre, le Président de la Cour des Comptes, les baillis de la Chatellenie, un nombre considérable de gentilhommes, tous portant des cierges ; une foule immense d’hommes et de femmes adorant et priant fermait le cortège ». Partout des fenêtres et des toits regorgeaient de curieux et la procession se déroulait au son de toutes les cloches de la ville et des carillons. Après la Messe solennelle et le nécessaire banquet, tous se retirèrent en se félicitant de la journée. Et ce soir-là, les élèves comprenaient mieux que l’« Immaculée Conception » n’était pas seulement leur collège, mais le COUPABLE DE LA CITE.

La vie du nouveau collège

Collège de la Cité, il le resterait tout le XVIIème et le XVIIIème siècle. « Pendant très longtemps, les écoliers des Jésuites eurent une place marquée dans les cortèges religieux, marches historiques ou réceptions solennelles. Tantôt ils s’y montraient porteurs d’écussons avec emblèmes, chronogrammes, inscriptions ; tantôt richement costumés, ils formaient des groupes de l’histoire ancienne ou sainte. Souvent aussi ils débitaient devant de hauts personnages des poésies composées par eux depuis le sonnet jusqu’à l’ode. En 1616, lors de l’entrée à Lille de l’évêque de Tournai, Maximilien, ils lui représentent les Vertus épiscopales, tirées des épitres de Saint-Paul aux SS. Evêques Timothée et Tite. Le 21 avril 1622, à l’occasion de la canonisation des Saints-Ignace et François Xavier, ils jouent, sur un théâtre élevé dans la rue près de leur collège, une comédie le matin et, l’après-midi, une tragédie ». Le 26 novembre 1655, les élèves présentent un drame « Le Phénix mourant au milieu des flammes », célébrant le P. Spinola martyrisé à petit feu près de Nangasaki au Japon. La tragédie était dédiée à S.E. Philippe-Auguste-Charles Spinola, Général de bataille des armées du Roy, comte de Bruay, baron d’Andre et Gouverneur de Lille, dont les fils étaient élevés au collège.

Dès leur arrivée à Lille, les Pères avaient dirigé la piété de leurs élèves vers N.D. de la Treille dont le culte était alors quelque peu délaissé. L’antique dévotion fut bientôt ranimée à tel point que, l’an de grâce 1634, sous l’impulsion du P. Vincart, la Ville de Lille se consacra solennellement à N.D de la Treille.

La nuit du 8 au 9 octobre 1740, un incendie se déclara au collège, qui détruisit l’église et son clocher, ainsi que les deux tiers des bâtiments. Plus de vingt ans furent nécessaires à la reconstruction des édifices brûlés. De ce nouveau collège, les Pères devaient être expulsés le 7 avril 1765. En 1781, les bâtiments reçurent l’affectation qu’ils ont gardés depuis, d’hôpital militaire. Arès la tourmente révolutionnaire, la chapelle de l’Immaculée Conception, rendue au culte, remplaça, comme église paroissiale, l’ancien St-Etienne brûlé lors du bombardement de 1792.

1872 – Le Collège Saint Joseph

« Quand, en 1850, la loi Falloux permit l’ouverture de collèges libres, la Société de St-Bertin fonda à Lille le Collège St-Joseph, externat situé au 33, rue de la Barre et doublé d’un pensionnat à Marcq-en-Barœul. Les pères de famille, dont un grand nombre avaient été élevés chez les Jésuites à Brugelette, souhaitaient vivement voir ouvrir à Lille un collège de la Compagnie qui renouerait la tradition interrompue ». En 1872, la Société de St-Bertin désirant céder son externat, le R.P. Général décida de fonder à Lille un collège dont il nomma Recteur le R.P. Pillon. Pour établir plus facilement de nouvelles traditions, les classes supérieures à la cinquième étaient provisoirement supprimées. L’effectif devait monter, en quatre ans, de 220 à 500 élèves. Bien vite les bâtiments se trouvèrent trop étroits. On dut – faute de mieux -, louer l’ancien pensionnat des Dames de St-Maur, à l’entrée de la rue de la Barre. « L’idée de bâtir était dans l’air, mais rien dans les quartiers anciens de Lille ne se prêtait à l’installation rêvée. A un petit élève, Charles Béghin, dont les parents habitaient le nouveau quartier Vauban, revint l’honneur d’avoir découvert et suggéré le terrain idéal : au coin du Boulevard Vauban et de la rue Solférino, en bordure de la place de Roubaix, où des emplacements libres s’offraient aux amateurs sur le territoire des anciennes fortifications ». Le maire de Lille, Mr Catel-Béghin, emporta l’adhésion de l’administration municipale. Et une société civile, soutenue par les familles lilloises, entreprit la construction d’un nouveau collège.

Le 92, rue Solférino

Le 1er mai 1875, la première pierre était posée par le Cardinal Régnier, archevêque de Cambrai, en présence des sénateurs Pajot et Théry, du maire de Lille et de nombreux représentants du clergé. 18 mois plus tard, le 12 octobre 1876, s’inauguraient le corps du bâtiment (110 m de façade) et l’aile gauche (80 m), réservée aux classes et aux études. Et ce fut, jusqu’en 1880, le développement rapide des classes, et les premiers succès aux baccalauréats.

Aux temps joyeux des naissances heureuses devait bien vite succéder celui des inquiétudes. Dès juin 1880, commençaient les expulsions des congrégations religieuses « non autorisées » : Dominicains, Rédemptoristes et Jésuites de la rue Négrier.

A leur tour, les Pères et leurs élèves se virent expulsés du collège le 5 janvier 1881. Envers et contre tout, St-Jo continua, devenant l’ « Externat Notre-Dame » : 496 garçons entassés dans la maison Albert le Grand sous la direction de l’Abbé Baunard[i]. L’exil ne fut pas long : le 25 mars, les élèves rentraient rue Solférino, conscients d’avoir écrit une glorieuse page dans l’histoire du collège. L’Abbé Baunard restait directeur, le P. Sengler, préfet, mais du corps professoral était banni tout fils de Saint-Ignace.

Le collège retrouva sa vie paisible. Dans les années qui suivirent, le P. Sengler composa pour le collège des grammaires française, latine et grecque, des « théâtres choisis » de Corneille, Racine et Molière, ainsi qu’un cours de thèmes, versions et exercices latins, tous ouvrages qu’ont bien connus les « anciens » et qui restèrent utilisés, pour la plupart, jusqu’en 1940. L’année 1883 vit la fondation au collège de la Conférence de Saint-Vincent de Paul, aujourd’hui encre très florissante.

Mais, encore et toujours, l’on parlait d’agrandir. En juin 1884 s’ouvrait, rue Masurel, un petit collège « Saint Louis de Gonzague ». Il devait se transporter rue Nicolas-Leblanc en 1901, puis à la « Monnaie » en 1913, et enfin, en 1914, rue Négrier où il demeura jusqu’à la dernière guerre. Au collège lui-même, il fallait construire. St Joseph, en juin 1885, ne possédait pour toute chapelle, qu’une grande salle au second étage du bâtiment des classes, salle qui servait également pour les séances et concertations. Une souscription auprès des familles permit d’entreprendre la construction de la « grande chapelle ». Le plan primitif de l’architecte la prévoyait au centre du collège, à l’emplacement actuel de la Grande salle et de la Cour d’Honneur. Mgr Baunard intervint pour la faire construire au Nord-Ouest, ce qui eu l’heureux effet de dégager un peu la cour de 2ème division. La première pierre fut posée le 15 novembre 1886, la chapelle inaugurée le 18 mars 1888. Quant à la « Grande salle », commencée aux vacances de 1886, elle était terminée pour le 21 juin 1887. Ces inaugurations furent parmi les dernières joies que goûta, au collège, Mgr Baunard, nommé Recteur des Facultés Catholiques. Le R.P. Denoyelle qui lui succéda, transforma le second étage du bâtiment des classes, jadis tout entier occupé par les Pères Jésuites et les aides au service du collège.

Au P. Sengler avait succédé le P. du Coetlosquet qui laissait le champ plus libre à l’initiative et à la responsabilité des élèves. On dit aussi que, sous sa préfecture, les corridors se peuplèrent de gravures et d’estampes destinées à faire aimer Dieu, la Patrie et le Devoir. Que de rêves n’ont-elles pas nourris, ces images aujourd’hui quelque peu démodées.

Sous le rectorat du R.P. Boulangé, les bâtiments allaient encore se compléter de salles de musique et de gymnastique, et enfin d’une aile nouvelle, Saint-Cyr, où s’ouvrait une préparation à l’Ecole de Commerce, puis aux Grandes Ecoles : Saint Cyr, Centrale, l’Agro.

Les deux guerres

De 1901 à 1923, M. l’Abbé Delbroucq devait diriger le collège d’une main sûre en une époque assez tourmentée. Dès 1911, la tempête grondait, et St Jo devait se réfugier dans les bâtiments de « N.D. de la Treille », anciennement la « Monnaie ». Le dévouement et la générosité des Anciens ramena l’Ecole à la rue Solférino, en octobre 1913.

Mais ce fut bientôt le bouleversement de la guerre et de l’occupation. « dès le mois d’août 1914, Saint-Joseph devint l’hôpital auxiliaire numéro 4. Le 11 octobre, les obus allemands sifflaient sur les toits et abattaient le drapeau à croix de Genève qui flottait sur les tourelles ». Il fallu descendre tous les blessés dans les caves et c’est là que moururent le Colonel Clemençon, ainsi que les chasseurs Aubry et Muzet. Toute la durée de la guerre, les soldats décédés à l’ambulance reposeraient dans le jardin du collège et leurs modestes croix de bois seraient pour les élève un constant rappel de leur sacrifice.

Parmi les Maîtres et Anciens de St-Jo, 228 devaient tomber pour la France, dont 83 Chevaliers de la Légion d’honneur et 81 Croix de guerre.

La guerre 39-45 allait, elle aussi, faire des ravages dans nos rangs. En 1940, le Collège fut « occupé » en grande partie par les Allemands : mais peu à peu la Reischwehr Post céda du terrain et bientôt se contenta de St-Cyr. En 1945 l’aile gauche et le bâtiment de St-Cyr servaient de Centre d’Accueil pour les rapatriés. Mais, l’année suivante, St-Cyr retrouvait presque sa destination primitive, ses locaux étant réservés aux aînés du collège. C’est à que, fidèles au passé, mais conscients de leur propre responsabilité, les élèves de 1° division mènent aujourd’hui leur VIE D’EQUIPE.

Ils savent que Maîtres et Anciens ont les yeux tournés vers eux e qu’ils osent placer en eux leur espoir.

Ignace CARTON, S.-J

 

[i] Auteur de l’ouvrage paru en 1888 « Dieu dans l’école, Le collège Saint-Joseph de Lille 1881-1888 (Discours, notices et souvenirs)

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